Analyse
Benoît
XVI et les évêques intégristes : l'art de déplaire, par Stéphanie Le Bars
LE
MONDE | 04.02.09 | 13h21 • Mis à jour
le 04.02.09 | 13h21
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la tête de l'Eglise catholique depuis bientôt quatre ans, le pape Benoît XVI poursuit sans aucun
doute de nombreux objectifs spirituels, théologiques ou ecclésiaux, mais il en est un auquel
il a depuis longtemps renoncé : plaire à ses contemporains.
Sa décision de lever l'excommunication de quatre évêques intégristes au moment même où
étaient portés sur la place
publique les propos négationnistes
de l'un d'entre eux illustre, une nouvelle fois, le fait que l'institution vaticane est une machine qui semble
mettre un point d'honneur à s'abstraire des enjeux sociétaux, politiques ou médiatiques
du moment.
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"Le pape n'est pas soumis
tous les cinq ans au suffrage
universel, il n'est pas en campagne
électorale permanente", justifient
ses défenseurs. Certes. Mais il
est à la tête d'une communauté de plus d'un milliard de personnes, dont il peut
difficilement ignorer les émois. Or une partie
de cette communauté - notamment en Europe, et particulièrement en France et en Allemagne - est aujourd'hui troublée par la main qu'il tend
à des catholiques schismatiques,
jugés infréquentables autant pour leur
rejet des acquis du concile Vatican
II sur la liberté religieuse et le dialogue avec les autres confessions, que pour leur positionnement idéologique nourri d'une extrême droite
confite dans son antisémitisme
historique.
Tenaillés
entre une foi qui les porte
à la confiance envers leur Eglise et leurs convictions chrétiennes qu'ils jugent incompatibles avec les postures intégristes, nombre de catholiques s'interrogent sur les
motivations du pape. Difficile en effet de comprendre les raisons pour lesquelles Benoît XVI prend le risque de ternir l'image d'une Eglise déjà
mal en point en Europe, d'endommager des relations difficilement tissées depuis quarante ans avec les juifs
et de faire fuir des fidèles
lassés de se voir assimilés à un catholicisme rétrograde. Même si Benoît XVI considère que "l'Eglise est une barque qui prend
l'eau de toutes parts", les dommages collatéraux paraissent immenses comparés au bénéfice supposé
de la réintégration de quelque
150 000 ouailles et de centaines
de prêtres de
Parmi
toutes les raisons avancées, certains voient dans la décision du pape la volonté quasi obsessionnelle
de ce dernier de demeurer dans l'histoire et aux yeux de son Créateur comme celui qui sera
parvenu à résorber un schisme. Benoît XVI, comme tout pape, voit l'Eglise
comme un "corps
mystique". L'enjeu premier est d'en
reconstituer le tissu ecclésial. Dans cette optique intemporelle, l'unité des catholiques, aussi formelle soit-elle, n'aurait pas de prix. Le cardinal Ratzinger avait tenté dès
Le pape fait aussi le pari, risqué, qu'"intégrer les intégristes"
est possible, à condition qu'ils reconnaissent tous les acquis de Vatican II ou que, à
tout le moins, ils adoptent, sur le sujet, un profil bas. Il s'appuie sur
des précédents jugés fructueux, tels que la réintégration de l'abbé Philippe Laguérie, précédemment membre de
Si Benoît
XVI a toujours affirmé voir dans le concile
Vatican II "une continuité"
plus qu'une "rupture"
avec la tradition de l'Eglise, sans doute peut-on
lire aussi dans son désir de réhabiliter les intégristes une manière de souligner les limites du concile, et notamment l'un de ses buts affichés : la réconciliation entre l'Eglise et
la modernité démocratique.
La peur
qu'inspire à Benoît XVI la société moderne, son rejet de la "noirceur" du monde, sa proximité
assumée avec le courant montant des catholiques identitaires et traditionalistes sur la sacralité
des rites ou la primauté de la loi naturelle font de ce pape du XXIe siècle "un intransigeant tempéré", selon l'expression du sociologue des religions Philippe Portier. Ce que nombre de catholiques,
pour ne pas
parler de l'opinion
publique dans son ensemble,
analysent simplement comme une attitude de repli et d'enfermement sur soi. La libéralisation de la messe en latin, en 2007, fut déjà interprétée
en ce sens, de même que le retour ostensible à des vêtements
liturgiques d'un autre âge ou
la nomination d'évêques
"identitaires", à travers
le monde.
Sur la forme, on a pu s'étonner
de la "bourde" qu'aurait
constitué cette annonce en termes de communication.
Il paraît pourtant difficile de penser, comme certains
veulent le faire croire,
que le pape ne connaissait pas le fond culturel
et idéologique sulfureux d'une partie des intégristes qu'il se dit prêt à accueillir,
que son isolement au Vatican et son grand âge (82 ans en avril) l'empêcheraient de mesurer l'impact de ses décisions, que la curie qui l'environne et le conseille serait plus réactionnaire que lui-même...
Et si, en termes d'image, cette levée des excommunications peut être qualifiée
de "Ratisbonne II" - allusion
à la polémique soulevée par
les propos de Benoît XVI lorsque, en septembre 2006, il avait assimilé
l'islam à la violence -,
sur le fond elle est sans doute plus grave pour l'Eglise catholique
par ce qu'elle dit de son évolution actuelle et, semble-t-il, inéluctable.